Au revoir, Vitry. J'attaque maintenant l'un de mes tronçons préférés de la Nationale 4. Direction : Coole.

Pour la première fois, j'entre dans le village à la recherche de quelqu'un avec qui discuter. Je rôde autour de la mairie. Mes appels interrompent le repas d'un homme à l'étage. Depuis sa fenêtre, il m'indique la maison de l'ancienne secrétaire municipale.

Je sonne, mais ce n'est pas la bonne maison. Un homme en pyjama m'invite à traverser la route. Je sonne. Personne. Coole est désert. Coole est trop occupé.






Coole dénombre deux restaurants à vendre.

J'aurais bien aimé goûter la cuisine maison du Gas-oil.

La façade est plutôt fraîche. Je n'ai probablement que quelques mois de retard.






Je poursuis ma route vers le village de Soudé.

Il y a un routier que je n'ai simplement jamais vu ouvert. Je comprends mieux en le contournant : la cuisine a brûlé.

Lui aussi est à vendre.






Pas de panneau d'agence immobilière accroché à la friterie des hautes herbes, en revanche.






Rien à manger non plus ici, donc.

Il est temps de gravir la côte et de faire un tour à l'Anatolie.













Installé devant son plateau dans le Kebab Pyramide, je rencontre Fred, chauffeur routier allemand. Je m'installe à sa table pour une interview à contre-jour.

Fred roule depuis 30 ans. Il a l'habitude de faire cette route, de Saarbruck à Paris. Je lui demande : bientôt la retraite ? Il rit un peu.






Je vis en Allemagne, je vais devoir travailler jusqu'à 67 ans. Le niveau des retraites est terriblement bas pour le travail que nous faisons. On n'est pas payés pour conduire mais pour le fait de passer la nuit... c'est un peu notre argent de poche pour le café, tu vois ? Mon salaire brut est très bas. Je touche entre 500 et 600 euros par mois. Je passe deux semaines sur la route pour deux jours à la maison. Ce n'est pas juste mais c'est comme ça.






Je lui demande s'il aime son travail. Il rit encore un peu.






Il faut bien ! ça fait déjà 30 ans que je roule ! Tous les chauffeurs font ce métier pour la liberté. Tu n'as pas de patron. Tu en as un, mais tu peux faire ce que tu veux sur la route. Tu prends tes propres décisions. C'est simple : si tu fais une erreur, on ne te garde pas. Il faut être un petit peu fou pour faire ce boulot. La plupart des chauffeurs passent toute la semaine sur la route pour un mauvais salaire. Mais ils roulent quand même.

C'est un mode de vie. C'est un mode de vie. Je n'ai personne derrière moi pour me dire "tu dois faire ça ou ça". Il me donne une cargaison et la seule chose que j'ai à faire, c'est d'arriver à temps chez le client.






Il me parle de sa femme, qui travaille pour Playmobil dans les environs de Nuremberg.






Je vis dans mon camion. C'est ma maison. Comme je te disais je ne suis chez moi que deux jours toutes les deux semaines. Ma femme est à la maison. C'est chez elle. Je ne fais que visiter. Il n'y a pas de temps pour autre chose. Et faire un autre boulot, non, hors de question. Pas dans une usine ou un truc du genre. Peut-être pour deux semaines, mais pour le reste de ma vie, non. Ici j'ai ma liberté et je peux faire ce que je veux. Bien sûr qu'il y a un peu de pression. Tu dois gérer tes temps de conduite, tes temps de repos, tu dois faire en sorte que rien ne se passe, arriver à temps chez le client, mais si tu sais tout ça il n'y a aucun problème.






La conversation dérive sur la route, et sur la vie qui la déserte. Nous sommes d'accord pour dire que les restaurants routiers sont importants et pas assez nombreux sur la Nationale 4. Lui en compte quatre ou cinq sur tout le tracé. Je lui demande : toi qui conduis depuis longtemps est-ce que tu trouves toujours autant de restaurants comme celui-là ?






Il y a 20 ans sur presque chaque parking il y avait un endroit où tu pouvais manger. Tout ça a disparu. Plus rien. Les gens venaient se garer le matin, passaient du temps là puis repartaient le soir avec leur voiture. On ne les voit plus. C'est dommage. C'est dommage.






Depuis tout ce temps, qu'est-ce qui a changé sur les routes d'après toi ?






Pas grand-chose. Les gens ont changé et il y a plus de circulation. Mais ce qui a le plus changé, c'est la façon dont les automobilistes conduisent. Ils voient un camion, ils voient la sortie, ils doublent le camion avant de sortir. Même si ils ont seulement 100 ou 200 mètres avant la sortie. Ils doublent quand même. C'est fou. C'est dingue. Mais ça arrive beaucoup. La plupart des automobilistes pensent que le chauffeur du camion voit tout. C'est faux. Quand tu vois le chauffeur, il te voit. Quand tu ne le vois pas, il ne voit rien. Il peut y avoir une maison derrière ton camion, tu ne la vois pas. Depuis, les rétroviseurs se sont un peu améliorés... Mais les gens pensent qu'un camion est comme une voiture. Désolé, mais non. Quand un camion freine, il lui faut du temps. Parce que quand il est chargé, et qu'il doit freiner, il doit freiner 40 tonnes. Une voiture : 1500, 2000 kilos maximum. Ca fait une petite différence. Et la plupart des gens l'oublient.



Frederik