A force de slaloms industriels, nous débouchons sur le McDonald's d'Ozoir-la-Ferrière. C'est là que nous trouvons notre première voiture. Celle qui nous fait monter sur la Nationale 4. Le reportage peut commencer. De toute évidence, nous ne ferons pas demi-tour.






Vers Nancy ? Je peux vous avancer de quelques kilomètres, montez les gars.






Un jeune mécanicien poids lourds nous ouvre les portes de sa Kangoo et quelques secondes suffisent à dissiper nos contrariétés pluvieuses. Cigarette roulée à la bouche, notre chauffeur nous indique un avion posé sur l'aérodrome de Chaubuisson, là-bas, au bout du champ. Pendant longtemps, il a abrité une boîte de nuit échangiste.






Il paraît même que Jacquie et Michel ont tourné dedans !






La marche a été longue pour arriver jusqu'à cette anecdote un peu absurde.

Déjà, il est temps pour lui de nous déposer une quinzaine de kilomètres plus loin, à la sortie de Fontenay. Notre nouveau point de départ est un petit carrefour boisé.






En auto-stop, les lieux peu fréquentés jouissent souvent des avantages de leurs inconvénients. Les voitures, se sachant rares, ont tendance à prendre pitié et à s'arrêter plus facilement. Impossible de savoir si ce théorème écrit nulle part y est pour quelque chose dans notre nouvelle rencontre.

Jessie est commercial. ça fait cinq ans qu'il traîne sa voiture, encore une Kangoo, sur la Nationale 4. Mieux, pour lui, que de rester dans un bureau planté derrière un ordinateur. On voit des gens toutes la journée, on se balade...






Est-ce que tu trouves qu'il y a un truc particulier avec cette route ?


Pas du tout, c'est comme toutes les Nationales. Il y a rien de particulier... non, sincérement ça change pas des autres.

Quand tu dis que c'est comme toutes les nationales c'est-à-dire ?


Ben il y a les parkings poids lourds qu'on voit un peu sur toutes les nationales pour qu'ils puissent faire leurs heures de repos, et après la circulation ça va elle est pas trop dense sur cette partie là donc, non, y'a rien de spécial à dire. Vous voulez que je vous arrête à la station ? Je vais sortir juste après.








Derrière le comptoir de la station Avia de Rozay-en-Brie, il y a Mouss. Il sert des coups à ses clients en balançant des vannes, explose d'un rire franc à celles qu'il entend. À la télé, il a mis un film d'action qui ne passionne pas ses amis.






Il vous plaît pas mon film ? Vous préférez un film de boules ?





Une ardoise énumère les sandwiches disponibles, une autre propose des chaussures de détente aux routiers. Sur le côté de la caisse, un gros bonhomme Haribo souhaite la bienvenue aux visiteurs. Pour nous, il est temps de boire quelque chose de chaud. Nous nous installons sur une table, au dos des habitués du comptoir. Quand je me lève pour demander deux cafés, Mouss envoie un de ses amis à la machine.

Pour m'annoncer, je pose le micro sur ma table et le laisse tourner. Mouss nous demande ce qui nous amène ici. Il ouvre de grands yeux devant nos explications. Il se marre de voir ces deux improbables parisiens dans sa station. Et se méfie des journalistes. Nous rétorque qu'il n'a aucune envie qu'on se foute de sa gueule comme "Enquête exclusive". J'essaie de lui dire que je n'ai rien à voir avec ces gens-là, mais rien n'y fait. C'est de bonne guerre.






Un reportage ici ? Mais pour quoi faire ? Vous êtes venus en stop ? Mais vous êtes complètement cinglés, vous allez où ? Hé les gars si vous ramenez un Pulitzer revenez nous voir, sortez-nous de là !

Mais comment tu es arrivé là justement ?


Moi je suis comme vous, je me suis perdu !






Ça fait 5 ans que Mouss travaille là. Un de ses amis me glisse qu'il avait devant lui une carrière prometteuse de footballeur, mais qu'une blessure a brusquement changé la donne. Pas à plaindre pour autant, me souffle un chef de chantier qui a pris l'habitude de passer par là. Nous fumons une cigarette dehors.






Toi quand tu fais le plein, tu sais combien tu payes ton gasoil non ? Ben lui, non ! Je te jure il gagne plus que moi !

(...) Elle est dégueulasse cette route franchement. Elle part dans cette France là, moi j'appelle ça la France de la Lorraine, tu vois ce que je veux dire ?






Petit à petit, nous comprenons que nous sommes encore à Paris. Mouss éclate de rire en apprenant que j'habite Bagnolet. Lui n'est qu'à quelques rues de chez moi.






Je vous jure les gars c'est pas une bonne idée le stop ! Hé vous avez vu Sheitan ? On va vous retrouver en petits morceaux au bord de la N4, je vous jure ! Moi je finis bientôt, je vous ramène à la maison.






Un artisan aussi mal rasé que nous entre dans la boutique et grogne à Mouss qu'il a besoin d'aide pour porter un frigo. Le transport du gros appareil prend rapidement l'air d'une aventure inoubliable. Mouss d'un côté, l'artisan de l'autre, traversent le parking en pestant contre le poids du machin sous le regard amusé des clients. Un tapis de plastique posé à l'entrée du bar empêche la progression du frigo. On le retire. Cri d'horreur de Mouss :






Mais y'a le SIDA là-dessous !






La lumière décline doucement. Il faudrait qu'on avance un peu plus et qu'on trouve un endroit où passer la nuit.







Avia, ambiance