Une plaque d'immatriculation vosgienne attire mon regard. Je demande au conducteur s'il a de la place pour Léo et moi. De la place, il en a, mais il ne peut pas prendre la décision tout seul. Il voyage avec deux covoitureuses. Notre présence à bord n'a pas l'air de leur poser de problème. Rapidement, la conversation se met à couler.






J'en ai vu des accidents, j'ai connu des gens qui sont morts sur cette route là. C'est forcément les zones qui sont pas à deux fois deux voies qui sont meurtrières. (...) Vous verrez qu'avant Vitry il y a ce qu'on appelle des coups de cul, des montées et des descentes, où vous vous dites "bon ce camion que j'ai eu dans la montée je vais le doubler dans la descente" mais en fait comme il est lourd, il accélère beaucoup plus que toi en voiture. Et donc t'arrives jamais à le doubler.






Frédéric pourrait faire cette route les yeux fermés. Auparavant, seul avec son ennui, le sommeil qui guette, il avait du mal à faire le trajet d'un trait. Mais depuis qu'il s'est mis au covoiturage il peut discuter, rester éveillé et faire moins d'arrêts.






J'ai beaucoup payé. Mes discussions débridées avec les covoitureurs faisant que j'oublie la zone dans laquelle je suis font que voilà, souvent je suis pris à 55 pour 50 et donc je paye 90 euros ou 45 euros si je paye vite. Les radars automatiques se sont beaucoup beaucoup multipliés depuis 2010, ça m'a coûté beaucoup d'argent. Non mais rigolez pas j'en ai vraiment eu beaucoup.






Moi aussi, c'est en covoiturage que j'ai le plus arpenté la Nationale 4. Au gré des trajets, j'avais pris l'habitude d'attirer l'attention de mes co-passagers sur le décor que nous traversions. Le plus souvent, j'étais déçu par leurs réactions. Tout au plus parvenais-je à leur arracher un constat banal sur la tristesse, la monotonie de la route, ces satanés radars. Il y a tout de même un voyage qui doit beaucoup à ce reportage.






J'étais en discussion avec vous et j'étais absolument pas dangereux pour qui que ce soit à cet endroit là. C'est vraiment... du racket. Tous mes flashs, c'est lié à des discussions à bâtons rompus avec les covoitureurs. C'est terrible hein, c'est de l'inattention.






C'était il y a plus d'un an. J'ai oublié le nom de mes covoitureuses d'alors. L'une travaillait à la préfecture de Nancy mais égayait son quotidien en s'engageant dans une association de littérature assez déjantée. L'autre, la conductrice, travaillait aux prud'hommes et nous expliquait, alors que le mouvement contre la loi Travail n'en était qu'à ses balbutiements, que le CDI était le contrat à abattre pour le gouvernement.






C'est souvent que tu vois un tracteur avec une grille d'aspersion de 30 mètres de large, qui crache, qui crache et chaque fois que je vois ça ça me fait mal aux tripes. Faut voir aussi que les agriculteurs on les a mis dans ce truc infernal. Tu vas en lycée agricole on t'enseigne que ça. Les intrants...






Á la station Total de Beton Bazoches, j'avais commencé à prendre des photos. Elles m'avaient demandé ce que je trouvais à cet endroit banal, je leur avais expliqué mon idée, et elles l'avaient accueillie chaleureusement. Lorsque nous étions remontés en voiture, nous avions davantage prêté attention au décor, pointant tel parking de poids lourds désaffecté, tel restaurant routier abandonné, telles éoliennes alignées... ensemble, le temps d'un trajet, nous avions réenchanté la Nationale 4. Je leur avais parlé du kebab pyramide, mais ça ne leur disait rien.






J'avais pas compris quand tu disais Kebab pyramide. On appelle ça un quatre pentes. En fait il est sur le dernier tronçon sans quatre-voies avant Vitry. On n'y est pas encore.






Nous avions grimpé la côte de Soudé et soudain, l'Anatolie était apparue. Le patron nous avait offert le thé. Il nous avait expliqué qu'il vivait dans son restaurant, au milieu de nulle part, à la semaine, et qu'il rentrait chez lui, à Metz je crois, le weekend. Ça lui allait. Il était tranquille.

J'étais arrivé à Nancy avec la certitude qu'il y avait quelque chose à faire sur la N4. La conductrice, celle qui travaillait aux prud'hommes, avait tellement apprécié l'idée qu'elle m'avait proposé de faire des trajets avec moi. Je lui avais laissé mon mail.










Notre voyage avec Frédéric et ses covoitureuses s'achève là. Au kebab pyramide, encore. Eux se consultent pour décider de manger là ou non. Ce sera non. Léo et moi les saluons avant d'entrer pour dîner. Le kebab a le goût de la récompense. La télé diffuse le journal d'Arte. Curieux choix de programme pour un snack à routiers des steppes. Le patron n'est pas d'humeur causante, et nous non plus. Voilà plus de cinq heures que nous bavardons sans discontinuer. En fin de repas, M. Anatolie nous demande comment nous allons passer la nuit. Nous avons une tente et il y a un petit bois de l'autre côté de la route. L'idée ne lui plaît pas vraiment. Il nous informe de la présence de voleurs, de l'impossibilité pour lui de nous héberger. Nous décidons de prendre le risque.







Frédéric, deuxième partie
Frédéric, première partie